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Novembre
2007
Mesure de la satisfaction
et de l'insatisfaction dans une société du bien-être
La mesure de satisfaction appartient
à une vision optimiste de la société.
Elle relève d’une pensée du progrès.
Pourquoi, dans une société qui se cherche, n’envisageons
nous pas la conception d’outils d’évaluation
de la frustration, du mécontentement ainsi que de leurs
effets et mécanismes ?
Chacun s’accorde sur des constats simples : les richesses
sont réparties de manières inégales,
le profit n’est pas toujours mérité, les
personnes ne sont pas nécessairement rémunérées
au niveau de leurs prestations, voir de leurs compétences….
Parallèlement le désenchantement guette. Le
développement durable semble être un gargarisme
de bonne conscience que beaucoup de politiques ainsi que de
nombreuses entreprises développent. Ils le déplient
comme un étendard de bonne volonté attrape électeurs,
investisseurs ou clients. Malgré cela les espèces
continuent à disparaître, la neige du Kilimandjaro
fond à vue d’œil, les déchets s’entassent
un peu partout, surtout dans les pays défavorisés.
Certes il existe un profond doute, une inquiétude même,
mais face à cette situation nous continuons à
laisser la place à l’avidité du désir.
Le marché de l’apparence du look continue à
se développer allègrement. Les marques de luxe
engrangent de confortables profits. Fendi défile sur
la muraille de Chine en grand apparat pour conquérir
de futurs acheteurs. Ce rempart phénoménale,
destiné à défendre un pays des invasions,
a été conquis par la mode occidentale. Malgré
la multiplication d’indicateurs « inquiétants
», nous percevons bien que nous sommes mus par une sorte
de fuite en avant. Celle-ci s’effectue à la surface
des choses. Amour, souhait, jouissance sont nos premiers objectifs.
Nous vivons dans des séries télévisuelles,
qui mettent notre époque en scène de façon
érotisée. Desesperate Housewives, nous raconte
les affres sexy de consommatrices américaines. Les
actrices et les acteurs, les comédiennes et les comédiens,
les chanteuses et les chanteurs,… font vivre les magazines
people, au tirage éloquent, que nous lisons en catimini.
Ils aguichent notre curiosité par l’étalage
d’aventures amoureuses, de problèmes de cellulite,
de comédons, de rides….Tout un spectacle qui
participe à notre distraction d’occupants de
la société du bien-être.
De ce point de vue la mesure de satisfaction est une technique
d’études parfaitement adaptée aux circonstances
actuelles. Elle porte bien son nom. En effet, elle vise à
évaluer le degré de jouissance que nous tirons
d’un objet ou d’un service acquis. De plus elle
est effectuée en vue de leurs optimisations. En cela
elle manifeste notre croyance au progrès heureux ainsi
que notre souci de prise en considération de la clientèle.
Ainsi, à partir des résultats qu’elle
nous délivre, chacun peut poursuivre ses activités
avec du grain à moudre pour quelques temps en réunions,
en tests, en commercialisation…. Elle permet de corriger
des erreurs, de lancer des actions d’optimisation, de
rechercher de nouvelles offres…. Certes, cette mesure
est purement conjoncturelle, ce qui pose quelques problèmes
à la vue de l’accélération de la
jouissance. Mais des baromètres répétés
de façon rapprochée sont en mesure de pallier
ce défaut. Elle postule enfin qu’il peut y avoir
satisfaction. Heureusement que non, car un résultat
positif ôterait toute marge de progression, à
moins qu’il ne serve à maintenir les personnes
sous tension (ne jamais régresser !). Quoi qu’il
en soit la mesure de satisfaction participe à notre
course vers l’effondrement ou carrément la masque
de bonnes intentions. Pourquoi pas après tout, puisque
nous ne pouvons que poursuivre dans le sens du développement
d’offres aux bons services de la fécondité
de l’économie mondiale et de la conservation
des emplois.
Toutefois il y aurait une approche complémentaire riche
d’enseignement à considérer. En l’occurrence
aborder le versant « sombre » de notre monde pourrait
contribuer à une plus complète compréhension
de notre situation. Peut-être nous donnerait-elle une
vision moins « béatement » optimiste, ou
plus nuancée d’une marque, de ses produits matériels
ou immatériels. Pour ce faire il conviendrait d’utiliser
des items mesurant la part d’angoisse véhiculée
par un acteur du marché. A ce propos il serait intéressant
d’appréhender quelle est sa contribution au délabrement
de la société ou au « délire »
de celle-ci. On pourrait par exemple évaluer le degré
de gaspillage que le consommateur lui attribue, ou encore
la faculté qu’il possède de faire fonctionner
une illusion masquant les précipices qui nous entourent.
En d’autres termes, comment il s’y prend pour
sauver les apparences ou les entretenir, et comment ou pourquoi
nous y adhérons ? La mesure de satisfaction serait
ainsi détournée en mesure de manipulation, de
frustration, voire de colère attisée. Les études
prendraient alors en compte le cynisme de certains, le besoin
forcené de merveilleux d’autres, et renverseraient
notre conception des activités productives de notre
époque. Une telle approche semble cependant vouée
à l’échec, car elle n’est pas supportable.
Qui peut en effet, dans la perspective d’un bonheur
à venir, par rapport à une équité
se profilant à l’horion, accepter cette révélation
et cette visibilité sinistres. Fermons les yeux. Faisons
un rêve. Nous sommes au paradis des objets intelligents
qui nous apportent toutes les satisfactions.
Mars 2007
Les monstres se vendent
bien
Soumis au capitalisme
planétaire, confrontés à un discours
politique embourbé dans des contradictions, incités
à adopter un comportement individualiste multiforme,
ne sommes-nous pas poussés à endosser la figure
du monstre ?
Hannibal Lecter dit Hannibal le cannibale, nous revient sur
les rayons des librairies, comme sur les écrans de
cinéma. Quelques mois avant son retour, Maximilien
Aue nous est apparu dans les pages des Bienveillantes. Il
nous y dépeint comme sodomite, incestueux, coprophage,
assassin de sa mère, de son beau-père, de ses
amis, exécuteur en série, pris de diarrhées
et de vomissements. Afin de clore cette suite « étourdissante
» de spécificités il finit son existence,
non sans un humour grinçant, en tant que fabriquant
de dentelle industrielle délicate. Il semble difficile
de surpasser Hannibal et Maximilien dans l’abjection
et le laisser aller à leurs pulsions. Malgré
l’excès et l’horreur des descriptions ou
des mises en scène d’exécution en masse
ainsi que de perversions, le succès est au rendez-vous.
L’ouvrage de Jonathan Littell a été couronné
par le Grand Prix du roman de l’Académie ainsi
que par le Prix Goncourt. Il a connu une réussite remarquable
en librairie malgré quelques neuf cents pages souvent
éprouvantes. Il y a tout à parier que «
les origines du mal », qui racontent l’enfance
de l’anthropophage, version papier comme version pellicule,
rencontreront également une large adhésion du
public. A ce jour 250 000 exemplaires ont déjà
été « dévorés ».
Manifestement ces personnages, et leurs œuvres, fascinent
beaucoup de monde. En plus, ils rapportent de l’argent,
signe d’une plus grande pertinence encore. Après
de tels constats de rentabilité la critique devient
impossible ! D’ailleurs, les mises en garde se sont
avérées inopérantes, de quelque nature
qu’elles soient (approximations ou erreurs historiques,
plagiats, descriptions à la limite de la complaisance,…).
L’auteur des Bienveillantes lui-même s’inquiète
des ses propre répétitions en faisant dire à
son personnage : « cela m’épuise, et puis
cela m’ennuie, et vous aussi sans doute ? ». Rien
n’y fait : nous achetons, nous lisons, nous regardons.
Même le risque d’empathie que le lecteur peut
éprouver pour un nazi responsable de l’extermination
la plus barbare n’affecte pas grand monde.
Si nous considérons les personnalités de Maximilien
et d’Hannibal nous sommes en présence d’êtres
supérieurement intelligents et raffinés. Ils
sont cultivés, parlent plusieurs langues, connaissent
aussi bien Lermontov que Dante, apprécient les vins
rares (château Ausone, château Margaux, château
Haut Brion,…). Ils traînent dans les lieux qui
ont été des foyers de culture : Florence, Paris,
Berlin…parcourent l’Europe. En quelque sorte en
additionnant ces caractéristiques ils peuvent être
considérés comme des modèles aboutis
d’occidentaux ! Ils constituent en effet une alternative
brillante, basée sur le savoir, à une vie médiocre
basée sur le savoir. D’ailleurs Hannibal Lecter
dit à Clarisse Sterling : « Votre origine que
vous essayez désespérément de cacher…et
les garçons qui n’arrêtaient pas de vous
sauter dessus, tous ces tâtonnements pénibles
et moites à l’arrière des voitures pendant
que vous rêviez de partir, de vous sortir de là…
». Comme si une capacité à nous désentraver
de nos situations et d’une société, à
laquelle nous adhérons partiellement, les habitait.
En fait ces personnages sont porteurs d’une puissance.
Ils agissent en étant profondément eux-mêmes.
Nous sommes en présence d’authentiques individualistes
dotés d’une multitude considérable de
riches facettes. Ils façonnent leur existence librement
et à leur guise. Nous ressentons cette faculté
intuitivement. Toutes les qualités des deux héros
leurs permettent ainsi de dépasser le cadre d’une
commune et étroite morale. Mais ils satisfont leurs
moindres désirs en devenant immondes, atroces, absurdes,
avec toujours avec une préoccupation esthétique.
Gilbert Durant définit les monstres « comme des
symboles de totalisation, de recensement des possibilités
naturelles ». Hannibal Lecter et Maximilien Aue appartiennent
bien à cette espèce, mais leurs déguisements
revêtus dans une société de l’ennui,
les rendent toutefois plus que troublants.
Si nous ne sommes ni des assassins, ni des amateurs gourmands
de chairs humaines, notre engouement de lecteurs ou de spectateurs
prouve néanmoins que nous pouvons comprendre de telles
personnalités hors normes. Nous possédons peut-être
même des points communs avec celles-ci. En particulier
le monde dans lequel ils ont évolué, ou évoluent
encore, semble une explication majeure de leurs comportements.
Monde actuel redoutable où les limites sont devenues
pour nous aussi floues et contestables que pour eux. La vérité
paraît instable : un jour une chose est énoncée,
le lendemain son contraire. La Justice s’avère
peu opérante ou prend en compte des intérêts
qui dépassent la plupart d’entre nous. Les représentations
publicitaires nous donnent bien souvent une image dérisoire
de nous-mêmes ainsi que des différents acteurs
du monde marchand. Les politiques utilisent les moyens du
marketing et de la communication afin de maquiller ou d’adoucir
les aspérités de leurs discours. Des informations
cependant contradictoires ne cessent de circuler à
leur sujet. Une impression de cynisme calculé prévaut
où tout finit par se ressembler. Parallèlement
les médias, les coachs nous incitent à être
nous-mêmes, à exprimer nos capacités créatives.
Chacun doit se choisir soi-même comme centre de son
monde. Tous ces facteurs concourent à installer un
« heureux bordel » qui semble servir de carburant
à ceux qui savent en profiter pour devenir des icônes
intouchables et dorées sur tranche. Pour la majorité
des autres ils vivent dans un dépotoir débordant
de désinformations, de désillusions, d’incertitudes
violentes. Ils sont poussés vers la déprime,
la folie et l’élaboration obsessionnelle de mondes
virtuels. Dans ce contexte la consommation d’anxiolytiques,
de somnifères, … a atteint des niveaux importants.
Elle nous fabrique en zombies du quotidien. De même
les Mondes virtuels prolifèrent. Mondes où les
règles, par réaction à l’état
de faits ambiants, ne sont élues que par chacun, ou
via un consensus accepté. Ce principe offre des opportunités
d’expression personnelle aussi violentes soient-elles.
Ces choix relève la plupart du temps d’un pur
caprice individuel. Dans « Second Life » qui le
souhaite peut s’inventer une autre vie, avoir une autre
apparence, dépasser ses propres limites, devenir un
« surhomme ». Maximilien et Aue se sont installés
dans la marge de la société afin de lui échapper
selon leurs choix arbitraires. Nous aussi nous nous plaçons,
en posture de pré-révoltés, dans des
interstices que nous tentons d’organiser à notre
façon avec moins d’excès que ne le permettent
la feuille de papier ou la pellicule !
Mais voilà que dans cette marche au délire d’ici
quelques mois tout devrait changer en France. Tout devrait
retrouver un sens lisible. Un miracle durable va s’accomplir.
Les monstres n’auront plus lieu d’être,
ni les blessures, ni les haines qu’ils portent en eux.
Nous allons entrer soit dans le « Segoland »,
soit dans le « Sarkoland », comme le dit un Jacques
Séguéla américanisé jusque dans
ses inventions verbales caricaturale et ce malgré ses
prises de position politiques. Pays où tout sera vrai,
tout sera transparent, où nous serons écoutés
et certainement entendus, où nous travaillerons tous
dans l’opulence retrouvée. L’horizon proposé
est celui d’une campagne où rien n’est
encore bâti, où n’existe ni les centres
commerciaux bourrés de produits aux prix imbattables
provenant d’Asie, ni les cités embrasées,
où vole un oiseau paisible, un oiseau blanc, d’une
pureté idéale. Que l’air y est bon là
et cristallin. Or voilà bien encore un rêve assassin
de santé mentale, quel que soit l’imaginaire,
notre société n’est plus en situation
de faire ainsi table rase. La copie n’est pas blanche
! Elle peut de moins en moins continuer à envahir l’espace
avec de nouvelles constructions ainsi qu’avec tous les
déchets que cela entraîne, profiter de chocs
innovants relevant que de procédés de communication.
Elle doit se repenser, réaménager se colleter
collectivement avec une situation d’urgence. Mais sommes-nous
en état pour écouter cette réalité
et l’affronter, ne préférons-nous pas
nous même la posture du monstre parasite échappant
à toutes les poursuites, sans aucune cause valable
à défendre car corrompue dès l’origine.
Sommes-nous pas tout simplement malins à court terme
ou décadents sans oser nous le dire?
Décembre
2006
Est-il aujourd’hui envisageable pour
les sociétés d’études basées
en France de faire société ?
Depuis quelques temps de multiples blessures
ont été infligées à la conscience
collective, et ce sous différentes formes, des plus
anecdotiques au plus dramatiques. Nous vivons en effet dans
un sentiment persistant de pertes et d’indignations
: perte de l’organisation des jeux olympiques à
Paris, perte de la fondation Pinault, perte de la coupe du
monde de football, pertes récurrentes d’emplois
pour cause de délocalisation, délits d’initiés,
privilèges iniques de politiques… Autant de traumatismes
qui s’accumulent et qui sont entretenus par la publication
d’ouvrages ou d’interviews stigmatisant l’incurie
des uns, l’incapacité des autres. Un suicide
ou une mort lente de la France seraient évoqués,
du même ordre que le coup de tête de Zinadine
Zidane qui a privé ses partenaires de sa présence
pour la fin d’un match déterminant. Au-delà
de ces divers symptômes, ce qui est en l’occurrence
inquiétant s’avère être l’incapacité
à réactiver une énergie créatrice.
Bernard Arnaud en témoigne à travers un de ses
choix récents. En recourant aux services de Frank Gehry
pour la construction de son futur musée il ne fait
qu’essayer de reproduire le succès du musée
Guggenheim de Bilbao. A la vue des maquettes publiées
dans la presse l’architecte semble se singer. Face à
ces constats il n’est plus qu’urgent d’injecter
d’autres manières d’envisager la société.
Il existe un désir manifeste de changement face à
une mêlée généralisée avec
comme seul arbitre l’argent. On note en effet des signes
de demande de discours et d’approches non seulement
adaptés à la situation d’interrogations
actuelles, mais surtout tournés vers un avenir plus
optimiste, « plus constructif ». A ce propos,
les citoyens, pour une part d’entre eux en tous cas,
semblent souscrire à la réapparition d’un
mythe susceptible de parler à l’imagination.
Revêtue de son habit protecteur souvent immaculé,
les faveurs se tournent actuellement vers une image de Sainte
Vierge, de Jeanne en d’Arc, ou de maman évoluée.
Les critiques comme les coups bas ne semblent pas désintégrer
« l’aura » de Ségolène Royale,
ce qui montre la pertinence immédiate de sa posture.
Elle répond aux demandes dominantes de paix, de partage,
d’équité… Elle en témoigne
en composant son équipe de campagne pour moitié
de femmes et pour moitié d’hommes : parité
« idéale ». De plus elle parle sur un ton
doux-glacé et monocorde : autorité contenue
et travaillée. Enfin elle ne promet pas « du
sang et des larmes », mais indique qu’il y a une
montagne à gravir : effet de vérité.
S’il n’y a donc pas de miracles immédiats
à attendre afin de sortir de la situation, il y a comme
un miracle de la communication qui s’opère ici
et maintenant. Se bâtit sous nos yeux « un mythe
» lénifiant par gommage et refus des aspérités
trop violentes. Un travail efficace sur les signes a donc
été mené par et pour la candidate. Démarche
positive à la vue du succès remporté
par celle-ci lors des élections menées au sein
des adhérents du parti socialiste. Ce score indique
au moins que beaucoup d’entre nous veulent se rattacher
à une croyance en quelque chose, à
la fois en une protection et à la fois en un changement,
avec le risque d’être dupés par
des apparences : marketing et communication au service d’une
illusion. Le français se révèle ici comme
un rationaliste romantique en attentes d’autres «
images », d’une « théâtralisation
» différente du monde politique et pas seulement
de ce dernier. Ce rationalisme romantique s’oppose toutefois
dans son état actuel au désir subversif qui
correspond à l’acte créatif. Afin de changer
faut-il encore prendre ce dernier au sérieux en répondant
à l’exigence du symbolique. Nous ne pouvons nous
offrir le « luxe » supplémentaire d’adhérer
« à des tigres en papier », aussi propres
sur eux soient-ils. Dans ce contexte il n’est pas vain
de rappeler que l’innovation est en partie supportée
par les capacités de résistance ou d’opposition
à des comportements dominants, mais surtout par la
faculté ouverte d’interpréter ce qui a
été hérité afin de produire une
nouvelle écriture.
Par rapport à cette situation, que constatons nous
dans le domaine des études ? Nombreux instituts d’études
se sont laissés apprivoiser par les évolutions
technologiques signes majeurs de la modernité. L’informatique,
les programmes de traitement des données, l’usage
de la vidéo, l’internet ont, sans surprise, constitué
les thèmes de nombreux ateliers du dernier Sémo.
« Changer nos vies, les nouvelles technologies »
a été d’ailleurs le titre d’une
conférence plénière. Il apparaît
que les prestations proposées aux annonceurs se mécanisent
et s’industrialisent : plus d’outils, plus de
rapidité, pour un prix moindre, mais avec cependant
pour effet une diminution de la valeur ajoutée immatérielle.
Celle-ci demande du temps, et surtout « de mettre la
connaissance au cœur de la création de valeur
». Dans l’univers professionnel ainsi abordé,
au lieu d’homme de réflexion, d’interprète
nous passons à l’ère du technicien.
L’homme d’études devient « un homme
machine », peu coûteux, interchangeable, délivrant
des tableaux mis en scène par les programmes qui colorent
les pages, soulignent et animent des chiffres agrémentés
de verbatims « qui ne sont plus traités artisanalement
». Nombreux sont selon cette approche les instituts
qui pensent que leur conseil peut vivre de la plate utilité.
Ce phénomène est d’autant plus important
qu’une causerie est allée jusqu’à
poser des interrogations comme : « fournir un alibi
ou enrichir un processus de décision », ou encore
« comment gérer les éventuelles contradictions
entre les résultats de l’étude et les
incertitudes internes à l’entreprise ? »
L’interprétation des résultats est bien
une préoccupation centrale, mais il est patent qu’elle
représente un risque. L’expérience nous
montre que tout ce qui présente un danger ou un dérangement
est tenu à distance, repoussé pour des impératifs
économiques : ne rien dire de compliqué, ne
pas accompagner la pensée, afin de plaire au plus grand
nombre. Cette posture s’oppose frontalement avec l’écriture
d’un nouveau scénario dont nous avons cependant
besoin. Il ne s’agit plus de faire « joli
» grâce aux programmes informatiques de mise en
forme, pas plus que de compiler de l’information, ou
encore de décrire des tendances, somme toutes assez
facilement décelables par un lecteur des magazines
féminins, mais plutôt d’organiser un message,
une représentation « habitable » ou tout
au moins participer à celle-ci. Plus radicalement
nous devons agir de manière à « faire
société », et ce à travers, comme
dans, son activité professionnelle. Concevoir le rapport
aux signes et au monde de la marchandise devient notre impératif.
En fait il manque une nouvelle conception de l’existence
à laquelle la société lésée,
ou les classes sociales, les groupes qui ont été
victimes du changement ainsi que des manipulations politiques
et sociales, puissent s’identifier, autour de laquelle
ils puissent se rassembler afin de restaurer leur vie collective.
Dans nos propos ce n’est donc pas le Sémo qui
est en cause, pas plus que les hommes d’études
ou politiques c’est plutôt la difficulté
à ouvrir des champs de réflexion pour des raisons
de frilosité. Il n’existe pas de discours
critique effectif. En cela il n’est pas donné
de moyens ni aux directions générales, ni aux
directions du marketing ou de la communication afin de nourrir
leur réflexion. Pas plus que n’est fourni aux
services études des annonceurs de quoi progresser dans
leur savoir faire. Il s’agit là sans doute d’un
voeux pieux car comme l’écrivait Céline
: « Quand on a un bon culot, ça suffit, presque
tout alors vous est permis, on a la majorité pour soi
et c’est la majorité qui décrète
de ce qui est fou et ce qui ne l’est pas. »
Septembre
2006
Jack Sparrow ou
les mutations du consommateur contemporain
Il est intéressant d’essayer de comprendre l’époque
où nous vivons à partir de ce qu’elle
produit. Nous pouvons même l’aborder en considérant
ce qu’elle nous offre de plus futile, de plus destiné
à la distraction. Il est cependant encore plus que
judicieux de l’observer à travers ce qui est
condamné à être jeté aussitôt
que consommé en rapportant du profit. Stallone, Schwarzy,
Bacri et Jaoui, Klapish, Eric et Ramzy … sont ainsi
de bons thermomètres de l’esprit du temps. Ils
nous servent de zoom puissant sur notre vie de tous les jours.
Nombreux sont d’ailleurs les artistes contemporains
reconnus qui pour la décrire s’appuient carrément
sur le contenu des centres commerciaux, les marchandises gadgétisées
et " dezignées ", les situations de quotidiens
sordides, les poubelles pleines ainsi que les cadavres que
nous générons ensemble (soupe Campbell, accumulation
de pilules exposées dans des vitrines, exhibitions,
vivisections de singes, photographies prises dans les morgues…).
Ils trouvent là matière à caricaturer,
à dénoncer ou à émouvoir afin
de créer des " électrochocs " prises
de conscience de notre situation. Ainsi en comprenant le rythme
et la structure de ce qui est inventé, acheté,
porté par le public, par les politiques, par les récompenses
remises, puis détruit par les incinérateurs
et récupéré enfin par les artistes, nous
sommes en mesure d’appréhender le portrait de
la société dans laquelle nous nous situons.
Nous disposons d’indices fiables afin de percevoir,
comment elle nous place, comment elle nous manipule et nous
modèle, comment elle contamine nos attitudes, notre
regard ainsi que nos paroles, comment nous nous laissons faire
afin d’effacer nos angoisses… De ce point de vue
il n’est pas inintéressant de savoir, avant de
consulter les conseils experts en consommation, ce qu’ils
ont regardé, ont absorbé et comment ils l’analysent.
C’est un moyen simple permettant de se rendre compte
à quel point ils sont vigilants et branchés
sur l’époque, clairvoyants sur ses mécanismes
de façonnage des mentalités.
Parmi cet amas d’objets, de messages, le cinéma
est bien un des miroirs majeurs qui nous reproduit. Mais ce
n’est pas qu’un reflet car, tout en nous renvoyant
cette image de nous-même, il nous déforme en
nous instruisant sur nous. En visionnant les Pirates des caraïbes,
le secret du coffre maudit, il semble plus que probable que
les studios Disney aient engagé une armée de
spécialistes avertis de haut niveau afin de bâtir,
d’imager et de scénariser cette production. Nous
y est en effet donnée une représentation "
riche ", sous la forme d’une allégorie,
de l’univers dans lequel nous nous déplaçons.
De surcroît nous y est proposée une figure héroïque,
en l’occurrence le capitaine Jack Sparrow qui est en
passe de devenir un modèle en résonance forte
avec notre sensibilité. Il y a eu Douglas Fairbanks,
Errol Flynn, Jean Marais, et maintenant nous avons un Johnny
Depp équivoque, au visage maquillé, doté
de dread locks ainsi qu’aux ongles endeuillés.
L’ensemble renvoie si justement à notre cadre
de vie, à notre style de vie, à nos postures
devant notre monde que de nombreux spectateurs, critiques
ont rempli les salles et ont applaudi. S’il ne s’agissait
là que du résultat d’un travail intuitif,
on ne pourrait qu’être plus admiratif encore de
la manière dont l’esprit de la société
d’aujourd’hui est capté par les cinéastes
américains et par leurs équipes. Comme quoi
ceux-ci saisissent bien ce qu’il en est de notre situation
actuelle, et cela à un niveau mondial. Leur discours
est universellement accessible. Nous ne sommes pas confrontés
au problème de l’exception culturelle française
! Les mangeurs de hot dog ne sont pas les seuls à avoir
apprécié ces aventures maritimes ! Nous pouvons
ajouter à leur nombre les passionnés de riz,
de frites, de kacha, de tortillas, de semoule,… De toute
manière il vaut mieux supposer, pour nous rassurer
de l’excellence des méthodes de notre culture
utilitariste, que, dans le cas présent, Hollywood a
fait travailler des armées de sociologues, de psychologues,
d’écrivains.... Trop nombreuses sont de façon
patente les références au fonctionnement de
notre collectivité humaine dans laquelle nous trempons,
aux interrogations et aux inquiétudes qu’elle
suscite, aux profils psychologiques auxquels elle donne forme.
Qui plus est, il ne s’agit pas seulement d’évocations
saupoudrées de-ci, de-là, mais bien d’un
discours descriptif élaboré qui diffuse dans
la plupart des décors, des situations, des personnages
et des dialogues. Certes le film comporte, par excès
de flatterie aux mœurs contemporaines, des longueurs
et des exagérations gore. Il faut des combats et encore
des combats, des yeux arrachés par des corbeaux, des
visages en putréfaction. Certes la virtuosité
technique étouffe le merveilleux. Mais justement l’ensemble
nous met bien en évidence une part non négligeable
du squelette de notre société.
Dès l’introduction le récit prend racine
dans le contexte d’une alliance qui ne parvient pas
à aboutir (un mariage interrompu), à des accords
anciens qui sont remis en cause, à de nouvelles règles
en vue de la création d’une société
marchande. Le monde change, et comme le dit un des protagonistes
: " Il rétrécit. Les espaces inconnus jusqu’à
présent sont progressivement comblés, et Jack
Sparrow doit trouver sa place dans la nouvelle géographie
ou alors disparaître ". Les Pirates des caraïbes
nous proposent en fait la description d’une mutation
en cours, illustrée par une multitude de personnages.
1. Nous y croisons des pères,
en particulier celui de l’héroïne (gouverneur
de l’île où débute l’aventure)
qui ne parviennent plus ni à faire respecter leur loi,
ni à faire respecter la vérité. Le lien
avec le passé est ainsi rompu. Par voie de conséquence
l’héritage de la tradition est impuissant, voire
suspect. Une des figures paternelles est même damnée,
seul son fils pourra le racheter de son inconséquence.
Cette dernière appartient à l’équipage
de l’affreux Davy Jones à l’esprit maléfique.
Le film montre a quel point il est important de se décharger
d’une histoire peu satisfaisante et responsable, par
faiblesse ou par attachement romantique, d’une situation
corrompue. Il faut s’adapter à une nouvelle donne,
la mettre en place à l’aide de tous les moyens
possibles dans la perspective d’en tirer profit, de
tirer son épingle du jeu.
2. Nous y faisons également
la connaissance d’un lord, anobli depuis peu, incarnant
le monde marchand. Celui-ci prend possession de la mer et
de la terre sans se préoccuper de la moralité
des procédés qu’il emploie. Il incarne
une nouvelle élite sans attache. Il pratique le cynisme.
Pour lui rien n’est vrai, tout est réfutable,
réversible et instable. Par conséquent tout
est permis afin d’arriver à son objectif. Il
exproprie les anciens pouvoirs, veut faire mieux qu’eux.
Il impose notamment une représentation de l’espace
en faisant peindre la carte du monde dans son bureau. De même
il fait apposer une horloge sur la façade de sa demeure.
Il cartographie l’espace et mesure le temps, afin d’instaurer
un monde regardé et contrôlé de près.
Il parvient ainsi à gérer l’exception
de chaque cas, de chaque situation. Dans cette perspective
il vise même à assujettir l’imaginaire.
Il sait qu’il n’y a que la force brutale qui installe
la loi. Nous progressons avec lui dans un royaume d’hypocrisie
soutenue par une armée aux ordres.
3. Nous découvrons
aussi un prolétariat-zombi condamné par sortilège
à effectuer de basses besognes, et à être
d’autant plus maltraité qu’il est abaissé.
Damnation inquiétante qui permet à tous les
" maudits " de rester actifs " en repoussant
le jour du jugement ". Ils " vivent " pour
survivre. Chacun ne possède en l’occurrence,
en tout et pour tout, que des années à servir.
" La vie est cruelle ", commente leur capitaine
Davy Jones. Ces parias sont devenus des déchets. Ce
sont " des pourritures " auxquelles s’accrochent
tous types de mollusques. Le film nous montre de surcroît
comment on fabrique ces travailleurs, ces disqualifiés
du monde de la consommation malgré leurs efforts destinés
à relâcher un monstre infestant les profondeurs
abyssales. Leur nombre est simplement augmenté par
l’exécution sommaire de marins vivants. Ceux-ci
ne peuvent échapper à des sentences arbitraires
prononcées par un pouvoir imprévisible, que
même la possession d’une croix ne peut plus éviter.
Le choix est simple : être damné ou être
mort. Parallèlement des missions sont confiées
à certains pour retrouver un statut social. Ces derniers
seront sans doute rejetés une fois le " devoir
" accompli.
4. Enfin nous rencontrons
des personnages ballottés par des circonstances qui
leurs échappent. Ils se contentent de réagir
au jour le jour. Ils sont dotés d’une identité
in-fixable. Ils appartiennent à une culture omnivore-évasive,
facile à satisfaire, sans préjugés, prête
et tout à fait disposée à savourer tout
ce qui se présente. Ils ne connaissent aucun répit,
courent dans un sens, repartent dans l’autre. Cherchent
à voler un bateau; n’y parvenant pas s’assimilent
à l’équipage sans connaître la destination
vers laquelle le navire les conduit. Ils n’ont ni loyauté,
ni engagement.
Au sein de ce grouillement désorienté, circule
Jack Sparrow. Il dessine une nouvelle forme de héros,
et peut-être plus simplement incarne certaines facettes
du consommateur contemporain. Du point de vue de l’apparence,
comme le dit lui-même Johnny Depp c’est un assemblage
qui combine des éléments décoratifs provenant
de Keith Richard, de Steve Tyler, des rastas, des maquillages
de tribus cannibales. A quoi il est possible d’ajouter
le style de John Galliano. En fait, il est physiquement un
multiculturel cool, une sorte d’aliment issu de la fusion-food
que des cannibales ont l’air d’apprécier.
Il montre là sa flexibilité. Alors que son adversaire
souhaite tout contrôler, tout posséder par n’importe
quel moyen, le pirate des caraïbes se veut un individualiste
irréductible, imprévisible dans ses choix. Il
mène une bataille asymétrique contre des forces
organisées qui souhaitent l’exhaustivité
en utilisant l’arme de l’instabilité. Il
se plait dans le désordre et la dislocation. Il rend
les significations flottantes en n’étant pas
décodable dans ses choix par son équipage. Pour
ceux qui l’entourent il est en condition d’inconstance.
Toutefois il apparaît vite que cette attitude ou ces
comportements sont les ressorts de l’avancée
du récit, comme la versatilité, l’infidélité
aux marques sont les moteurs de la consommation. Lui-même
ne sait jamais à l’avance dans quelle direction
chercher, dans quelle direction doit se diriger son navire,
et lorsqu’il le découvre, il ne peut plus trouver
l’objet de son souhait. Son point d’orientation
est mobile. " L’horizon idéal du marketing
", écrit Zygmunt Bauman, " est le manque
de pertinence des désirs…arrivés à
maturité, ils perdent une grande partie de leur flexibilité
initiale et ne sont bons qu’à des usages spécifiques
et très limités, impossibles à développer
ni à transférer. Les souhaits et caprices passagers,
quant à eux, ne nécessitant pas d’incubation
ni d’entretien prolongé, peuvent se passer d’investissement
". La question n’est plus alors de connaître
ce qu’est l’adversaire, sa cohérence, mais
de savoir à quel jeu il joue. Il faut pour les conseils
relancer les parties de dés en donnant naissance à
des idées. A quoi bon alors s’encombrer de la
vérité, de la loi dans un domaine marchand où
les connaissances ne servent à rien même lorsqu’elles
sont sûres. Il est vrai que de cette ambition et de
ce travail provient le mensonge, mais ils indiquent sous une
autre forme qu’il s’agit là du fondement
de toute société (à nous de savoir le
manier ce paradoxe avec équité). Malheureusement
pour nous, le consommateur français autrefois coincé
par le talent de Gérard Oury entre Bourvil et Louis
de Funés, l’est aujourd’hui entre Christian
Clavier, Gérard Jugnot, Marie-Anne Chazel, Frank Dubosc,
Gérard Lanvin... A travers ces exemples plus récents
nous voyons combien en France nous avons progressé,
et combien nous avons su nous adapter et comprendre le contexte
actuel. La galerie des portraits des clients de LCL telle
que sa communication la représente bien qu’inquiétante
est parfaitement justifiée !
Juillet
2006
Et si Zizou était une oeuvre
aboutie d’art contemporain ?
La civilisation occidentale,
celle de l’obsession du nouveau à partager ou
à imposer, doute aujourd’hui du sens de son entreprise.
Il n’est pas étonnant que l’art, l’artiste
fassent également problème. L’innovation,
la modernité, la faculté de concevoir de nouvelles
formes ou d’exprimer une sensibilité commune
ne sont plus des preuves évidentes permettant de designer
une œuvre ou un auteur. Existe-t-il au moins des critères
identifiables qui nous permettent de classer une production
dans la case œuvre d’art, de la considérer
comme telle ? Il semble bien difficile d’obtenir une
définition : serait-ce ce qui dérange, ce qui
émeut, ce qui lie, ce qui a du sens ou pas de sens
évident, ce qui vaut cher, ce qui attire l’attention
avec le concours des médias amplificateurs, ce qui
détruit, ce qui reproduit, ce qui transforme, ce qui
tire habillement partie des outils informatiques ou d’autres
machines, ce qui ne se justifie en aucun cas… ? Qui
plus est, pour qui, ou grâce à qui, pouvons-nous
nous orienter : une élite, l’opinion commune
ou la notre, des commentateurs journalistiques " neutres
", l’Etat et ses représentants… ?
Des méta-critiques, remuées par des courants
contraires, sont élaborées afin de commenter,
légitimer des créations, provoquer des choix,
fabriquer des convictions. Néanmoins ces discours semblent
plutôt combler, ou masquer, la pauvreté des oeuvres,
en les couvrant d’une pellicule constituée de
bruits de bouches explicatifs.
Commentaires préliminaires qui formatent les yeux et
la tête : " il ne faut pas manquer cela, comprendre
ceci, et voire ainsi ! " S‘agit-il là des
symptômes d’une désintégration sociale,
de décadence ou de la manifestation d’un pluralisme
tolérant illustrant la vigueur de notre démocratie
? S’agit-il du respect des singularités ou d’une
permissivité convenable car convenue parce que mettant
en scène la crise comme la rupture permanente ? Chacune
de ces interprétations contradictoires s’avère
possible. En effet dans notre univers saturé les choses
sont devenues équivalentes, et les objets pornographiques
à force de prendre n’importe quelle forme souhaitée
! Dans le monde des trente six mille caprices, une salière
est susceptible d’être proposée à
la vente ou exposée à New York au MoMA (musée
le plus riche en art contemporain !) sous l’apparence
: d’une fusée, d’un Mickey, d’un
phallus, d’une ballon de football, d’une élévation
en plastique incrustée de morceaux de chair…
mais très rarement d’une salière à
poser sur la table. Sous quel régime nous déplaçons-nous
donc ? A moins que nous ne fassions du surplace, entourés
de techniques de plus en plus élaborées qui
désintègrent les codes parce qu’elles
nous incitent à pousser simplement sur les touches
d’un clavier d’ordinateur pour devenir des Créateurs?
Malgré ce constat marqué par le flou des définitions,
il n’en reste pas moins que l’art ou l’œuvre
d’art constitue toujours un enjeu social. Il suffit
pour s’en convaincre d’écouter les multiples
discours de satisfaction tenus autour des expositions, de
la fête de la musique, de l’inauguration du Musée
du quai Branly (musée le plus riche en arts premiers
!), de toutes sortes de manifestations… Auxquels il
convient d’ajouter les longues files d’attentes
des visiteurs-élèves patients et consciencieux.
Les politiques, les journalistes dans leurs commentaires mettent
toujours l’accent sur la liberté d’expression,
le respect des différences, l’accès large
à la connaissance, le rayonnement des valeurs auxquelles
adhère un état-nation " évolué
". Dans cette perspective l’art ou l’œuvre
d’art correspond bien à un moyen destiné
à faire fonctionner le lien social, à le construire,
à maintenir une histoire commune grâce à
des repentirs exprimés par des amulettes placées
dans des vitrines et l’imposition de critères
universels de pensée. Rédemption et paix sur
la terre entière : personne ne peut s’y opposer.
L’Art, pour les tenants des paroles de pouvoir, reste
attaché à une utopie communicationnelle et démocratique
égalitariste. Il s’inscrit dans un projet de
civilisation, dans la reconnaissance de ce dernier, et dans
son imposition " douce ". Lui est assigné
pour vocation une éducation à la sympathie,
au respect et à la tolérance c'est-à-dire
à la sociabilité. Et si dans ce cadre Zinédine
Zidane s’avérait une des œuvres d’art
contemporaines les plus abouties, les plus représentatives
de notre projet démocratique commun ? Il est certes
acceptable de considérer le footballeur comme un artiste.
Depuis longtemps le sens commun a d’ailleurs admis que
le sportif était un artiste, comme le cuisinier également,
comme le politique aussi (acteur-intermittent du spectacle
aux revenus assurés) ; sans oublier bien sûr
le chirurgien, le jardinier, le DJ, le gestionnaire, le financier,
le fabricant de sous... La liste serait longue à établir.
Mais Zinédine Zidane se situe au-delà. Il n’est
pas qu’un simple artiste, un exécuteur élégant
de dribbles inventifs soulevant des ovations, comme tant d’autres
déjà. Il s’avère être une
des œuvres d’art contemporain la plus aboutie,
la plus réussie, la plus radicalement démocratique.
Signe déjà caractéristique de ce statut
: il vaut quelque chose. Les sommes colossales qu’il
représente sont au moins le prix de quelques Pablo
Picasso, de quelques Francis Bacon ou de quelques autres œuvres
portant des signatures reconnues... Au regard de l’équivalent
universel qu’est l’argent il pèse son poids
! Un autre indice non équivoque de son statut "
d’Art-créature ", consiste dans le travail
que lui ont consacré Philippe Parreno et Douglas Gordon,
metteurs en scène reconnus par les spécialistes
en matière d’avant-garde. Ils ne s’y sont
pas trompés. Ils lui ont dédié, rien
qu’a lui, un long métrage (performance réalisée
au cours d’un seul match avec le concours d’un
nombre impressionnant de caméras fixes, mobiles, sur
perches…). La production porte de manière symptomatique
le titre significatif de : " Zidane, un portrait du XXI
siècle ". Zizou c’est en effet, au-delà
même du film, un Portrait vivant, en 3 D destiné
à tous, qui ne connaît pas la crise de la représentation.
Le sujet combine lucidité, raison et émotion.
Meneur de jeu, méthodique dans sa préparation,
dans l’organisation de la couverture du terrain, il
est également instinctif dans ses reprises de volée
sur le terrain. Collectif et individuel à la fois.
Il est en fait la représentation de l’Homme positif
accompli, singulier et pluriel, de ce début millénaire
: un modèle, et ce avec quelques mouvements d’humeur
qui lui confèrent de surcroît une fragilité
toute humaine. Il est l’Exemple, au sein de ce monde
aux repères troublés, de ce qui permet l’accomplissement
des promesses de l’homme et de la citoyenneté.
Il sert à quelque chose. Il donne du sens. Il crée
du lien social.
Dans une époque où la primauté est donnée
à la réception par le public, le porteur du
maillot frappé du numéro 10 fait à sa
façon entrer de plein pied l’Art dans la sphère
de ce dernier. De manière évidente nous pouvons
constater aisément qu’il se situe à la
portée de tous. En effet, qui ne connaît pas
Zizou, qui ne l’aime pas, qui, tout au moins, ne dit
pas que c’est un " mec " bien ? Un mec bien,
un homme bon en somme, un bon civilisé, que tous apprécient
: jeunes ou vieux, démunis ou nantis, lettrés
ou illettrés… Il nous attache les uns aux autres
par la sympathie. En 1999 il devient la personnalité
préférée avant l’abbé Pierre,
ce qui n’est pas un mince aboutissement comparé
au dévouement d’un chrétien honnête
et courageux. Thierry Michel ira même plus loin que
le score de ce sondage en disant, à propos de sa réapparition
au sein de l’équipe de France : " Dieu est
de retour ". Certes de méchants intelligents pointilleux
parlent à son sujet d’appartenance à l’univers
du divertissement. Cependant, que ces intellectuels grincheux,
le veuillent ou non, Zidane intervient sur des sujets importants
pour la société. Il ne se contente pas de se
produire au cours de matchs spectaculaires, il s’implique
également au sein d’œuvres caritatives ou
d’actions à caractère universel (une balle
pour la paix, parrainage de l’association contre les
leuco dystrophies). Il nous indique la voie à suivre.
Nous ne contesterons cependant pas que dans ses prestations
les plus significatives il se situe dans la sphère
des loisirs où chacun trouve aisément son contentement.
Mais il active dans cet environnement notre capacité
d’expression à travers des maquillages et des
travestissements. Grâce à lui nous faisons, nous
aussi, partie de l’œuvre qu’il constitue.
Zizou est en l’occurrence un média qui nous permet
ou qui nous donne l’opportunité de devenir, d’apprivoiser
notre nature, de faire la balance entre inhibition et deshinibition.
Il appartient effectivement au temps du carnaval, mais pas
du renversement ou du relâchement des valeurs, bien
au contraire. Il propose son décor, un espace de démocratisation
de l’esthétique, au même titre que certaines
générations passées ont connu une mise
au religieux du monde industriel, de ses ouvriers, des ses
patrons, des progrès techniques. Il suffit à
ce propos de visiter les mosaïques de la crypte de la
basilique de St Thérèse de Lisieux. La clairière
où il se révèle est le stade de foot.
Il y incarne une forme de vie sociale, car, en plus de ses
vertus personnelles, il est un homme bon parmi une équipe
d’autres hommes bons, " correctement " assimilés.
Il produit et coïncide avec la fiction d’une société
ouverte, multiraciale, multiculturelle, entreprenante. Il
participe à l’élaboration d’une
vie collective où des êtres égaux en rationalité
peuvent s’entendre en sensibilité. Il résout
ainsi la crise de la citoyenneté : c’est La solution.
De plus l’expérience dont il rend compte garanti
l’unité d’une nation, voire de la constitution
de l‘Europe, ne serait-ce que par ses transferts. Il
fonde donc une communauté culturelle, la rend active
par la pratique de son Art.
Il n’est donc pas surprenant que le Zizou soit dores
et déjà entré dans notre mémoire
collective moderne. Il appartient pour toujours au patrimoine
de la France, et en même temps il est la préfiguration
du monde en transformation. Il projette une structure d’évolution
qui évite le spectre du ratage et de la dépression.
Il participe à l’élevage de l’homme
nouveau ainsi que de la société à venir.
In fine on se demande si Zinédine Zidane, justement
en tant qu’homme nouveau, ne devrait pas déjà
entrer au Louvre. A côté peut-être du St
Jean Baptiste de Léonard de Vinci qui cherchait à
figurer, lui aussi, une autre " espèce "
d’humains.
Représentation peut-être un peu trop énigmatique
pour soutenir la comparaison avec un champion du monde, un
champion d’Italie et d’Espagne, un ballon d’or
France-Football. Etablir un parallèle entre ce palmarès
et un être qui émerge du noir pour désigner
du doigt un ciel absent où il va s’engloutir
dans les ténèbres, n’est pas très
rassurant. Les conservateurs ont raison de traiter ce genre
de barbouillage sombre, issu de la renaissance, au même
niveau que tant d’autres oeuvres. Non, Zizou serait
mieux à côté de figures académiques
exaltant l’héroïsme et la virilité.
Son portrait se rapproche assez bien de l’esprit qui
anime les peintures à la charnière du XVIII
et XVIII siècle français. Un propagandiste comme
Jacques Louis David aurait pu le croquer. Le visage du footballeur
auréolé de sa calvitie, juché sur son
corps d’athlète, a sa raison d’être
au côté de Léonidas aux Thermopyles, du
Général Bonaparte….
Si Zinédine Zidane est susceptible d’être
considéré comme une œuvre d’art contemporain
de propagande c’est surtout parce qu’il a pour
fonction de manipuler de façon " cool " et
efficace les esprits. A la relecture de ce texte il apparaît
qu’il serait peut-être grand temps de repenser
l’accrochage des œuvres au Louvre et de bien d’autres
musés afin de ne pas tout mélanger, de tout
placer sur le même pied, au nom de logiques de discours
faciles à concevoir. Messieurs les critiques, Messieurs
les conservateurs, Messieurs les commissaires des expositions…incitez-nous
à regarder afin d’échapper aux œuvres
d’art criminelles !
Juillet 2006
" On nous ment, donc nous sommes.
"
Il n’est pas rare d’entendre que les pays ont
les gouvernements ou les gouvernants qu’ils méritent
ou qui leurs correspondent. Il en est sans doute de même
des outils qui sont utilisés dans le monde des mesures
d’audience.
Le quotidien Libération rend compte de manière
intéressante du long métrage de Karl Zéro
: " Dans la peau de Jacques Chirac ". Le journaliste
souligne que l’auteur s’est laissé "
dévorer " par son sujet. Le film passe son temps
à montrer un homme politique qui énonce des
promesses qu’il ne tient pas, et de nouvelles ou d’anciennes
qu’il continue à assurer sans plus d’effets
dans la réalité. A sa manière le critique
fonctionne de façon identique. Il dit souhaiter que
sa comédie politique ait une portée civique,
mais celle-ci débouche seulement sur la mise en œuvre
d’une citoyenneté de pirouette, égrillarde.
" Elle (la moquerie) ne dévoile rien, elle n’ouvre
sur rien " commente le journaliste. Karl Zéro
cherche à se payer la tête de " son maître
" en plaisantant, mais il n’y a pas dans ce qu’il
produit de pressentiment de révolte, pas d’anticipation
d’une nouvelle forme de souveraineté. C’est
une société sans alternative qui s’offre
ainsi à nous. On annonce du sens qui n’advient
pas, et une critique qui n’a pas de contenu. Le Président
de la République comme le réalisateur nous aveuglent
par le pouvoir du mensonge et par la mise en scène
de ce dernier. Ce qui n’est une nouveauté pour
personne. Il suffit de se souvenir des dénégations
spectaculaires de François Mitterrand à propos
des écoutes téléphoniques, et son silence
couvrant bien d’autres " affaires ". Ce qui
est plus intéressant à souligner consiste dans
le fait que nous vivons dans un état de mensonge généralisé
ainsi que dans une inconsistance contagieuse. De cela nous
nous en rendons compte également. En fait nous, nous
contentons de nous mouvoir dedans, et ce faisant nous nous
abandonnons à une structure en cours de désagrégation.
Mais qui est le dindon de cette farce au sein de ce climat
? Pourquoi un tel état de faits, alors que le temps
de naïveté est révolu pour chacun d’entre
nous ? En fait nous upportons Karl Zéro parce qu’il
n’est qu’un générateur de faux scandales
qui nous rassure. Nous ne sommes pas dupes et nous survivons.
Il nous indique une énième fois ce jeu de la
séduction qui se fait à l’aide d’une
médiocrité barbouillée de bons sentiments
ou de bonnes intentions. Il nous montre également un
pouvoir qui a compris que nous sommes installés dans
une machine de la décomposition et qu’il suffit
de l’alimenter afin de se maintenir en place. Ecroulement
étalé partout d’une société
sans aucune conscience d’une autre, nouvelle. Nous ne
sommes donc pas des victimes de la tromperie. Nous en sommes
les participants en qualité de consommateurs de spectacles
lucides et résignés, vertueux et plein d’espoirs
avortés. On nous ment, donc nous sommes !
Par rapport aux discours politiques ou des polémistes,
les mesures d’audience ont toujours eu pour intention
affichée de trouver ce qui se passe objectivement :
révéler la vérité toute nue !
Lorsque nous parcourons l’article du Monde concernant
" les à peu prêt de l’audimat "
ainsi que la réponse qui lui est apportée par
Jacqueline Aglietta, PDG de Médiamétrie, nous
devenons sceptiques. Nous avons en effet le sentiment que
la vérité est " sérieusement "
maquillée ou arrangée, là aussi. "
Ce que mesure l’audimat, au fond je m’en fiche.
L’essentiel, c’est de posséder un baromètre
pour calculer combien doit payer l’annonceur "
résume le responsable d’une centrale d’achat.
A quoi il convient d’ajouter le commentaire de la Présidente
de l’organisme de sondages, elle-même : "
la mesure d’audience repose sur des conventions scientifiques
par la profession : médias, publicitaires, annonceurs…le
degré d’attention est un concept autre que l’audience,
que les acteurs du marché, à ce jour, n’ont
pas souhaité évaluer. " Les résultats
acquis ne s’ancrent donc dans aucun réel. Ils
relèvent d’arrangements établis par des
professionnels désignés comme étant des
scientifiques ! Le suivi effectif des émissions est
gommé au profit du bruit de fond activé lorsque
le poste est mis sous tension. Vu pas vu, assimilé
pas assimilé, qu’importe ! Les mesures d’audience
sont dans ce jeu, des outils formatés de potentats
qui ne désirent pas savoir, mais seulement utiliser
un moyen source de profits : " au fond on s’en
fiche ". C’est un monde étroit qui se découvre
ici. " Il aurait fallu se déprendre de la télé,
inventer un autre langage, se coltiner le corps de l’homme
politique, à la fois maître et esclave des foules
" suggère l’auteur de l’article relatif
au film de Karl Zéro. " Etre humain, c’est
être humanisé. Il y a ceux qui humanisent et
ceux qui sont humanisés ou qui devraient l’être.
Il y a les éleveurs et des élevés. Non
seulement les éleveurs imposent un pouvoir, leur pouvoir,
mais ils sont eux-mêmes sélectionnés dans
le cadre de relations de pouvoir qu’ils reproduisent.
" écrit Yves Michaud. Au regard du film "
Dans la peau de Jacques Chirac " comme de l’article
traitant des " à peu prêt de l’audimat
" on ne peut qu’être saisi par un sérieux
et vertigineux malaise. La conclusion que nous pouvons tirer
de cette situation c’est que dominer et mentir sont
devenus des synonymes. Ceux-ci établissent cependant
une disposition au ratage. Cet immense système constitué
d’observatoires, de services statistiques, d’études
des sociologues, de sondages d’opinion, de programmes
politiques, et même d’avis les moins compétents
de tout un chacun, contribue, sous ses formes actuelles, à
une grande difficulté pour établir une réflexivité
sociale.
Mai
2006
La collection Pinault
à Venise
Ou allons nous ?
Les Bronzés 3 ont fait un nombre considérable
d’entrées ce qui a procuré une grande
satisfaction aux acteurs, au metteur en scène ainsi
qu’au producteur…mais aussi aux spectateurs qui
ont retrouvé l’esprit français d’autrefois.
Consolation, tout ne fout pas le camp !
Monsieur 118 et Monsieur 218 sont satisfaits de leur numéro,
et nous disent merci d’avoir passé 10 millions
d’appels indiquant ainsi notre préférence
pour celui-ci. Félicitations, la démocratie
s’est exprimée grâce à la pression
publicitaire et à deux personnages " sympatocs
".
François Pinault dévoile sa collection d’entrepreneur
issu de l’hexagone à Venise, les propriétaires
de galeries, d’art, les artistes, les journalistes,
les scénographes, les conseils peuvent être satisfaits
de leur travail. Gratitude à un français, breton,
qui s’affirme en qualité de mécène
" visionnaire ", lequel de surcroît fait un
pied de nez aux archaïsmes nationaux et à ses
pesanteurs.
Comme à chaque fois les chiffres, les articles du Figaro,
du Monde, de Libération… sont là pour
confirmer le bon goût, l’intelligence, la clairvoyance,
ou tout au moins l’efficacité…Tout cela
crée des résonances, appartient à l’histoire
d’une France qui bouge et qui gagne, en tous cas qui
change !
Le Balloon Dog de Jeff Koons accueille le visiteur à
l’entrée du palais Vénitien occupé
par les œuvres collectionnées par l’homme
d’affaires, vendeur madré de bois et de bien
d’autres choses qui n’ont de cesse d’emplir
notre monde. Cet animal constitué de baudruches nouées,
transposées en aluminium peint est le chien monstrueux
de notre temps.
Sans doute comme tous les toutous il vadrouille sur la surface
de la planète, renifle, fourre son museau de plastique
partout, découvre des détritus, des aliments
pourris ou en décomposition. Il est insatiable dans
cette chasse particulière, surtout sur son territoire
peuplé d’artistes, d’ateliers, d’experts...
Ce qu’il obtient ne lui suffit jamais.
Désormais installé sur le ponton, devant le
Pallazzo Grassi il a cependant de quoi être comblé.
Il défend son trésor placé dans un garde
manger; dans un frigidaire aseptisé où sont
entreposées une quantité imposantes d’images
ainsi que d’objets de notre temps. Derrière la
façade sobre sont en effet exposées 222 œuvres,
qui ne sont que le dixième d’un ensemble "
immense " de représentations. Ce dernier est un
témoignage d’importance, et sans aucun doute
incontournable. Avec ses scènes sexuelles, ses vivisections,
ses étagères pleines de pilules, ses tortures
de clown, ses néons, ses surfaces perforées…
il rend compte du vide plein d’une société
où la consommation et l’accumulation ont été
poussées loin, très loin. Recueil sociologique
illustré en quelque sorte : c’est la marchandise
avec ses dégâts qui se montre, en lieu et place
des saints, des seigneurs, des bourgeois d’autrefois.
Elle s’exhibe non seulement à travers ce qui
est présenté, mais aussi à travers la
valeur affichée des œuvres ainsi que de la plus
value réalisée après leurs acquisitions.
Dans ce qui a été assemblé par François
Pinault il n’existe ainsi aucune surprise, aucune invention,
mais un réalisme pathétique où la qualité
se mesure à l’aune de la sensation et du prix.
Le " kunst-doggy " de trois mètres de haut,
" usiné " en atelier, est par conséquent
un des représentants le plus conventionnel et le plus
platement universel du monde industriel ainsi que marchand
dans la situation dérisoire à laquelle il est
parvenu. Caniche violacé et cynique de bourgeois, automate
immobile de la prolifération irrépressible du
profit, du monde du " dezign " et de la provoc sur
commande. Il n’est pas étonnant que l’urinoir
" Fontaine " mis à disposition en 1917 ne
puisse pas figurer ici, parce qu’il s’agissait
alors d’un vide construit et non pas d’une accumulation
pointant le vide par saturation. A " refuser toute tyrannie
du goût ", on est tenu de tout accepter ou, si
ce n’est le cas, la pétition de principe du collectionneur
n’est qu’une manipulation.
En fait la collection de François Pinault participe
de la casse du discours, de la déréliction du
symbole. Le sujet général en est le pouvoir
destructeur d’aujourd’hui à l’œuvre
et la criminalisation obligée de l’artiste. Nous
est exposée l’agressivité défensive
à l’égard de tout acte de création,
au profit de l’expérimentation. Qui plus est,
l’assortiment procède d’un principe effrayant
: celui qui fabrique, qui vend et qui s’enrichit à
travers la consommation en finance la critique et la vision
apocalyptique de sa prolifération insensée.
Ce qui frappe c’est cette débauche dite créative
qui pérore contre " le système " pour
briller devant les " consomateurs ", les médias
mondiaux, les esprits illuminés tout en profitant des
bénéfices réalisés grâce
à celui-ci. La main gauche serre un poing peinturluré,
scarifié… contre la consommation, une main droite
en récolte la monnaie et la notoriété.
La branche sur laquelle nous installent nos décisionnaires
de haut niveau est sciée par ces derniers.
De quelle sens de la responsabilité peut-on désormais
parler ? C’est le langage de la division contre soi-même
qui nous est aboyée par Balloon Dog. Violence de la
prédation, stratégie d’achat qui accumule
et qui exhibe un monde morcelé, acte de guerre mené
par la ruse et la brutalité. La radiographie du crâne
du collectionneur que lorgne le chien de baudruche est la
mise en scène du pouvoir sur les corps, l’accroissement
de celui-ci par l’accumulation et une tentative de mise
en défaite de la mort, mais non pas de la dégradation.
Mort, flirt traditionnel des bretons. Sur ce dernier point
François Pinault aurait pu être Ultimatiste mais
sa satisfaction, comme celle des nombreuses personnes qui
travaillent et pensent pour lui, prend sans doute ses racines
dans la capacité à acheter le meccano complet
du spectacle de la fin d’un monde et de sa batterie
de tests réalisés sur de la viande, de la matière,
des objets, à partir du clonage, des greffes…
Lorsque Florence a émergé hors du Moyen-ge,
les Médicis ont contribué en optant pour certains
de types de représentation à installer une autre
vision de la société.
La perspective telle qu’elle a été élaborée
à cette époque a été une manifestation
politique permettant de revisiter la cité. Quant à
Leonard de Vinci, artiste vivant de la générosité
de mécènes, lui aussi placé à
la frontière d’époques, n’a fait
que remplir des carnets de petite dimension et n’a travaillé
que sur une quinzaine d’œuvres peintes afin de
faire progresser une conception humaniste et tolérante.
C’est de cette " économie " que nous
manquons cruellement aujourd’hui.
Mai
2006
Les mutations des
conditions de la satisfaction
Lorsque l’on se promène dans les grandes surfaces.
Lorsque l’on ouvre les dépliants reçus
dans les boites aux lettres. Lorsque l’on consulte l’internet…
Nous sommes confrontés à une offre gigantesque
destinée à pouvoir combler tous nos désirs,
et à pouvoir même les satisfaire de la manière
la plus adaptée à nos goûts ou à
nos besoins personnels. Couleurs, contenances, tailles, formes,
matières, odeurs… tels que nous les souhaitons
pour nous, nous sont proposés, et attention pour nous
seulement. Les stratégies de personnalisation des produits
battent leur plein. L’Ego-marketing domine, ici et maintenant,
sans que nous ayons le temps d’élaborer quoi
que ce soit. Nous vivons ainsi au sein d’une immense
accumulation de signes du plaisir et du bonheur fabriqués
sur mesure dans une sorte d’urgence, enfin presque…
De plus ce gigantesque catalogue de la surconsommation qui
se lit dans les vitrines, dans les rayons, sur les écrans,
sur les feuilles de papiers parvient à susciter encore
et encore nos envies. Notamment sont injectées régulièrement
des innovations plus ou moins effectives : changements d’apparences,
variations des recettes culinaires, autres technologies toujours
plus performantes, toujours plus miniaturisées, toujours
plus puissantes. Nous progressons tous béats vers l’avènement
de l’hyper marchandise visant à la fois la satisfaction,
et à la fois la stimulation du désir. Celle-ci
nous accordera le contentement immédiat, c’est-à-dire,
sans médiation du temps : dans un instant à
la saveur d’absolu. Elle laissera également opérante
la renaissance de plaisirs à venir. Que du Bonheur
!
Notre monde est ainsi un monde de la séduction, de
la satiété consommée et de l’appétit
aiguisé. De ce mouvement marqué par l’intensité
des sensations, nous consommateurs, en sommes le centre. Tout
est fait pour que nous devenions et demeurions des enfants-rois
gâtés. Les vendeuses, les vendeurs, les conseillères
et les conseils sont formés, contrôlés
afin de nous assister avec douceur, avec surprise ainsi qu’avec
compétence. Les enquêtes, les stratèges,
les développeurs… n’ont de cesse de produire
des informations, des solutions, des visions afin qu’apparaissent
à nos yeux d’autres formes, d’autres propositions,
toujours plus attractives. Selon cette voie notre demande
ne peut que devenir exponentielle. Nous pouvons désormais
courir d’une offre à l‘autre, jeter aussi
vite ce que nous avons acquis, pour passer à quelque
chose d’autre de plus fascinant. Prendre et détruire.
Nous nous sommes bien adaptés à cette situation,
et selon cette méthode nous sommes devenus de plus
en plus infidèles, de plus en plus sensibles à
l’esthétique, faisant du " Dezign "
notre petit dieu quotidien. De la voiture, des détergents
aux plats des grands cuisiniers il intervient afin de répondre
à notre souci d’Ego-Design capricieux. Nous avons
perdu ainsi la capacité de supporter les frustrations,
les attentes, les erreurs. Nous avons égaré
le sens de l’incorporation, du choix lent, de la maturation...nous
expérimentons sans cesse. En ce sens le zapping est
le signe de notre recherche d’une intensité émotionnelle
toujours supérieure, mais aussi celui d’une insatisfaction
constante. Face à cette débauche, notre satisfaction
est devenue instable. Nous, spécialistes, constatons
une perte de continuité et de cohérence dans
nos réponses aux enquêtes. En fait si nous vivons
ainsi c’est que nous sommes immergés dans ce
que nous pouvons appeler avec prudence : une nouvelle "
culture ". Celle-ci s’exprime à travers
le culte de l’épanouissement subjectif, de la
qualité de la vie, de la santé infinie, de la
jeunesse éternelle, obsèques comprises grâce
à des assurances auxquelles on peut tout dire, tout
demander. L’époque déculpabilise la sensation
d’une satisfaction immédiate, et demande de surcroît
son esthétisation. Nous assistons à une sur
consommation du bonheur et de l’impression. Nous sommes
conduits en quelque sorte à ré-animaliser notre
comportement d’achat, à renouer avec l’instinct.
Nous sommes lancés en quête d’expériences
" fortes ", " authentiques ".De plus un
idéal de réalisation de soi nous est imposé
et répété. Chacun est sollicité
par les médias, les psychologues, les diverses cellules
de crise… afin de s’affirmer en tant qu’artiste.
Ce dernier doit éprouver la plénitude de son
autocréation, de fabricant de ses propres références,
de sa propre échelle de valeur, avec ses mots. Il peut
au besoin se filmer et le monde avec, dans sa crudité,
dans sa violence, dans son impudeur… le mettre en scène
au besoin, puis transmettre le tout via le téléphone
portable, la webcam. Notre temps, malgré le pessimisme
ambiant et les réalités économiques,
reste celui d’une euphorie ludique individualiste.
Dans ce contexte l’entreprise est, bien entendu, désormais
orientée vers le consommateur, comme le politique vers
les électeurs. Le vécu émotionnel, sa
mise en scène physique sont au moins aussi importantes
que la simple fonctionnalité du produit acquis, ou
du programme proposé. Ce qui est acheté est
de plus en plus lié à aux rapports que l’on
peut avoir avec des personnes et aux agencements dans lesquels
ils se manifestent. Les responsables des marques savent qu’ils
sont désormais contraints à inventer des machines
à provoquer de la satisfaction avec un contrat de base
de service dont on doit mesurer l’observance. Ce qui
est proposé ce sont des espaces-temps fun mouvants,
théâtralisés, à l’obsolescence
rapide. Nous vivons bien dans le règne du " lovemarketing
", mâtiné de " sexographie ".
Toutefois dans cette course à la satisfaction il n’y
a pas de possible responsabilisation du consommateur Il n’y
a pas d’issu ni par le sens, ni par l’enrichissement,
mais seulement dans l’intensité. La qualité
de la charge affective du lien est devenue un enjeu suprême
pour les sociétés, mais aussi sa scénarisation.
La difficulté de la mesure de la satisfaction provient
de la misère morale et de la mobilité subjective
qui a été mis en place et qui est alimentée.
Aujourd’hui mener des études de satisfaction
n’a plus beaucoup de sens en soi si elle se calque sur
la frénésie entretenue. Elle flotte fragile
et superficielle suspendue à l’impression du
moment d’un client hyper-excité par l’abondance
d’une offre ouverte sur le monde et mouvante.
Il nous parait plus important d’aborder la problématique
sous deux angles :
- celui de critères objectifs relevant du contrat
de base du commerce moderne en soi (état des lieux
du point de vente, modalités de l’acte de vente,
etc.), et par rapport aux critères fondant l’identité
de l’enseigne,
- celui de critères subjectifs, et plus particulièrement
l’intensité de l’affect provoqué
par l’offre ainsi que par son agencement (incidence
neutre, active ou contre performante sur l’achat).
Mars
2006
Le passage de l’identification du consommateur à
sa personnalisation est l’enjeu majeur des études
et du conseil par Alexandre
Petroff
Si l’on part de la désignation " sondages
d’opinions ", il est intéressant de constater
que par rapport à la sensibilité actuelle, l’activité
qui leurs correspond porte " bien " son nom. En
effet, la vocation ainsi que les méthodes auxquels
elle a recours ont pour objectifs de rendre compte de la diversité
des opinions, de leurs poids respectifs dans une population.
Mais ce qu’il est surtout important de souligner c’est
que la prise en compte des différences, leur connaissance
est bien |